Quand la communauté internationale dit opter pour la stabilité en Haïti, on doit s’attendre à tout ce qui est contraire

Mon Intime Conviction
Par Jean Mapou
Il y a des mots qui, à force d’être répétés, finissent par perdre leur sens. En Haïti, le mot «stabilité» fait désormais partie de ces termes usés jusqu’à la corde, brandis comme un talisman diplomatique mais vécus, sur le terrain, comme une promesse creuse, voire comme une menace voilée.
Chaque fois que la communauté internationale affirme vouloir «stabiliser» Haïti, l’histoire récente nous a appris à redouter l’inverse: des arrangements politiques opaques, des transitions prolongées, des institutions affaiblies, et une dépendance accrue. La stabilité proclamée dans les chancelleries se traduit trop souvent par une immobilisation démocratique, un gel des aspirations populaires et une consolidation d’équilibres précaires au sommet.
Car de quelle stabilité parle-t-on? S’agit-il de la stabilité des institutions, fondée sur la légitimité électorale et la séparation des pouvoirs? De la stabilité sociale, nourrie par l’accès à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à la sécurité? Ou bien d’une stabilité minimaliste, réduite à l’absence d’explosion spectaculaire, quitte à tolérer l’injustice, la corruption et l’impunité?
En Haïti, la «stabilité» soutenue de l’extérieur a souvent consisté à préserver un ordre acceptable pour les partenaires internationaux, plutôt qu’à construire un ordre juste pour les Haïtiens. On privilégie la continuité administrative à la refondation institutionnelle. On soutient des accords politiques fragiles au nom de l’urgence sécuritaire. On finance des dispositifs de gestion de crise sans s’attaquer aux racines de l’effondrement: l’impunité structurelle, la captation de l’État par des intérêts privés, la marginalisation chronique des citoyens.
Le résultat est connu: une stabilité de façade, traversée de fractures profondes. Aujourd’hui encore, au nom de la lutte contre les gangs et du rétablissement de l’ordre, des choix stratégiques sont posés, des financements débloqués, des partenariats militaires envisagés. Tout cela peut être nécessaire. Mais la sécurité sans légitimité politique n’est qu’un sursis. La stabilité sans justice n’est qu’un silence sous contrainte.
Haïti n’a pas besoin d’une stabilité importée. Elle a besoin d’une stabilité construite. La différence est fondamentale. La première est négociée entre élites, souvent sous arbitrage externe. La seconde émerge d’un contrat social renouvelé, d’élections crédibles, d’une justice indépendante et d’un État capable de rendre des comptes.
Trop souvent, la communauté internationale confond gestion de crise et solution durable. Elle agit dans l’urgence, avec des cycles de financement et des impératifs géopolitiques qui ne coïncident pas toujours avec les rythmes de la reconstruction nationale. Elle soutient des compromis temporaires qui finissent par s’installer comme des normes permanentes. Or, la véritable stabilité ne se décrète pas dans un communiqué conjoint. Elle se bâtit dans la confiance, et, la confiance ne naît ni de l’ingérence, ni de la complaisance.
Il est temps de renverser la perspective. Si la communauté internationale veut réellement contribuer à la stabilité d’Haïti, elle doit accepter de soutenir des processus parfois inconfortables: la reddition de comptes, même lorsqu’elle dérange des alliés; des élections réellement compétitives, même lorsqu’elles produisent des résultats imprévus; un dialogue national inclusif, même lorsqu’il échappe aux calculs diplomatiques.
La stabilité durable ne consiste pas à empêcher le changement. Elle consiste à l’encadrer démocratiquement.
En Haïti, trop souvent, lorsque l’on promet la stabilité, c’est l’immobilisme, la confusion ou la dépendance qui s’installent.
La stabilité véritable ne sera ni importée ni imposée. Elle sera conquise.
Mon Intime Conviction

[email protected]
+509 3 838 8653
