Livres au Féminin : la littérature haïtienne s’élève, entre blessures assumées et promesses de renaissance

Retour sur une quatrième édition aussi fragile que flamboyante
Par Eliphen Jean
Il y a des événements qui tiennent du miracle. La quatrième édition du festival Livres au Féminin, portée par l’Organisation pour l’Émancipation de la Femme à travers l’Éducation (OEFE), en est un. Du 19 au 26 juillet 2025, à Cap-Haïtien, Limonade, et pour la première fois à Limbé, ce rendez-vous littéraire a su conjuguer intensité, ferveur, fragilité et grandeur.
Sous la direction infatigable de Rodeline Doly, sociologue et militante culturelle, cette édition a été menée comme un combat doux mais déterminé. Un combat pour les mots, les femmes, la mémoire et la dignité.
“Quand mes forces me manquaient, ils ont pris la relève avec une détermination qui m’a profondément touchée,” confie Rodeline Doly dans un souffle reconnaissant. Son émotion est palpable. Elle parle d’obstacles, mais surtout de solidarité. D’une équipe qui n’a jamais lâché.”
Kettly Mars, une voix d’honneur, une parole d’héritage
Impossible de parler de cette édition sans évoquer Kettly Mars, invitée d’honneur. L’une des plus grandes plumes de la littérature haïtienne contemporaine, dont la présence a donné à ce festival une profondeur rare.
Lors de la conférence inaugurale « Histoire et résilience des femmes dans la littérature haïtienne », aux côtés de Renée Vancie Manigat et sous la modération sensible de Djenika Mars, elle a tissé un fil entre le passé de nos aïeules et les combats encore brûlants d’aujourd’hui.
Avec pudeur mais fermeté, elle a rappelé combien l’histoire des femmes haïtiennes est faite de silences, de blessures, mais aussi de lumière. Un moment fort, vibrant, suivi par un public nombreux, tant en ligne qu’en présentiel.

Livres au féminin
Une édition dense, engagée, plurielle
Chaque journée du festival a apporté sa pierre à ce chantier de sens. Les thématiques abordées ont révélé l’extrême acuité de la scène littéraire haïtienne :
Intelligence artificielle et littérature : entre résistance et appropriation (Muanca Lucien, Schebna V. Bazile)
Résistance féminine : approches littéraires et sociologiques (Urielle Antenor, Kettly Mars, Apollon Pascal)
La poésie haïtienne entre renaissance et modernisation (Rub-Nadelle Placide, Florestal le Moine, Mildred Pierre)
Lecture et culture : corrélation et influence mutuelle (Nadine Charlot, Junior Jikel Pierre, Junias Petit)
Voix et résilience : écrire pour survivre et se réinventer (Léonica Pierre Maintus, Mélodie Cerin, Jenny-Flore Joseph, Rodeline Doly, Verlande Cadet)
Sans oublier les hommages rendus à l’œuvre de Kettly Mars elle-même, notamment autour de Saisons sauvages, dans une analyse croisée avec la situation politique actuelle.

PDG de Livres au féminin
Eliphen Jean, l’écriture comme combat
Mais s’il est un moment qui a profondément marqué les esprits, c’est bien l’atelier de création littéraire animé par l’écrivain et éditeur Eliphen Jean. Sous une voix posée, il livre une pédagogie à la fois organique et viscérale : “Toute écriture doit être ancrée dans le réel pour être forte, puissante. On doit lire ses ratures, les assumer, les transformer en fleurs”. Il cite Homère : “transformer les malheurs en chansons”.
Eliphen Jean n’enseigne pas l’écriture comme un artisanat figé, mais comme un geste vital. Dans son atelier, les mots saignent avant de guérir. Les ratures deviennent poèmes. Les cicatrices deviennent style. En quelques heures, il a redonné à l’acte d’écrire une gravité et une beauté que seule la douleur transcendée peut offrir.
Un festival en mouvement : de Cap-Haïtien à Limbé, la parole circule
L’itinérance du festival – de Cap-Haïtien à Limonade, puis Limbé – a permis d’ouvrir la parole au plus grand nombre. À Limbé, l’accueil de la Bibliothèque Georges Castera a été à la hauteur de l’événement : chaleureux, attentif, débordant d’enthousiasme.
Là encore, l’atelier de Bedça E. Gérôme Zephyrin sur la prise de parole a galvanisé les jeunes. À Limonade, c’est le dialogue entre littérature et politique qui a trouvé un écho inattendu : le passé dictatorial de Saisons sauvages renvoyant avec brutalité à notre époque troublée.
Un mot, un geste, un thé : quand la littérature devient lien
Le moment le plus délicatement poétique fut peut-être ce Lit-Thé-Rature, organisé à l’Alliance Française du Cap-Haïtien. Autour d’un thé chaud, les conversations ont coulé, les silences aussi. Les inconnus sont devenus lecteurs, les lecteurs sont devenus témoins. Ce moment incarnait à lui seul l’esprit du festival : créer du lien par le verbe.
Un festival vivant, vibrant, et nécessaire
En refermant cette quatrième édition, Rodeline Doly ne cache pas son émotion :
“Je ressens une profonde reconnaissance. Pas seulement pour le succès de l’événement, mais pour le chemin parcouru, pour cette solidarité qui a porté chaque moment.”
Ce festival, mûri dans l’adversité, a prouvé que la littérature haïtienne, notamment au féminin, n’est pas une littérature de l’ombre. Elle est au cœur. De la mémoire. De l’avenir. De la résistance.
Et surtout, elle résonne – bien au-delà des frontières.
Par Eliphen Jean

