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Haïti : Quand le chaos devient une stratégie de pouvoir

Victime et exilé interne à cause de la situation délétère du pays, loin de ma tanière, dans une rage et une solitude exaspérée, un ensemble de questions m’a tenaillé l’esprit, peut-être par besoin de comprendre les raisons pour lesquelles notre pays traverse tant de péripéties, autrement dit cette instabilité chronique.

L’instabilité chronique qui ronge Haïti depuis des décennies n’est pas le fruit d’un malheureux concours de circonstances. Elle n’est pas seulement le résultat de catastrophes naturelles, de crises politiques cycliques ou de pauvreté endémique. Elle est, dans une large mesure, le produit d’une construction minutieuse : un projet pensé, planifié et entretenu par ceux que l’on pourrait appeler des kaskitocrates, ces élites politiques et économiques qui, derrière l’apparente fragilité de l’État, tirent profit du désordre. Car dans ce contexte, le mot “désordre” ne se réfère pas au sens littéral du dictionnaire, caractérisé par un manque d’ordre, mais à l’organisation minutieuse d’une situation orchestrée et contrôlée.

Dans ce système, l’insécurité n’est pas un accident : c’est un outil. En instaurant et en maintenant une insécurité multisectorielle — qu’elle soit physique, économique, institutionnelle ou alimentaire — ces acteurs s’assurent d’assujettir l’État. Ils gardent, à travers leurs réseaux, le monopole de la violence dite légitime, une notion chère au sociologue Max Weber, mais ici dévoyée, où l’autorité publique se confond avec l’arbitraire et la peur.

Pour ces kaskitocrates, le chaos n’est pas un échec : c’est une entreprise rentable. L’instabilité permet de contourner les règles, d’attribuer des contrats publics sans concurrence, de contrôler les routes, les ports, les importations, et de manipuler la peur pour neutraliser toute opposition. Dans ce contexte, chaque crise est une opportunité :
• Opportunité d’enrichissement rapide grâce aux marchés d’urgence.
• Opportunité de renforcer son emprise politique en affaiblissant les contre-pouvoirs.
• Opportunité d’acheter loyauté et silence par la distribution clientéliste de ressources.

Ce modèle n’est pas propre à Haïti, mais ici il a atteint un paroxysme rare. L’insécurité est devenue une ressource politique, et la fragilité de l’État un instrument de gouvernance. Les groupes armés ne sont pas seulement tolérés : ils sont parfois intégrés à l’architecture du pouvoir, servant à protéger certains intérêts tout en terrorisant ceux qui pourraient les contester.

Rompre ce cycle ne se fera pas par de simples élections, référendums ou par des réformes institutionnelles superficielles. Il faudra briser le lien organique entre pouvoir et désordre, rétablir un véritable monopole public de la sécurité et reconstruire des institutions capables de résister à l’assaut des acteurs complices du désordre. Cela exige du courage politique, un soutien citoyen massif et une pression internationale alignée non pas sur des agendas cachés, mais sur l’intérêt réel du peuple haïtien.

PS : Tant que le chaos sera rentable pour certains, il restera coûteux pour tous les autres.

Par Jefferson Bonissant

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