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Haïti: Vers la naissance de la République de «Viv Ansanm»

Lorsque les gangs auront fini de défier l’État, ils commenceront par chercher à le remplacer

Mon Intime Conviction

Par: Jean Mapou

Ce samedi paraissait si calme mais avec un peu de chaleur adoucie de petites brises franchissant de temps en temps ma fenêtre entrouverte, alors que je faisait la grâce matinée, car je prenais congé de mon émission hebdomadaire intitulée «Thermomètre » sur les ondes de radio Solidarité. C’est ainsi que j’en profitais pour faire la revue de la semaine écoulée. [Je fais ça d’ailleurs chaque fin de semaine]. Du coup, je suis tombé sur ce titre de Joceler: «Haïti: à Carrefour, des groupes armés accusés d’imposer une «taxe» foncière, symbole d’un pouvoir parallèle en pleine expansion» et j’ai vite compris que pendant longtemps, l’analyse de la violence en Haïti s’est limitée aux enlèvements, aux massacres, aux affrontements armés et aux territoires perdus. Une lecture indispensable, mais insuffisante.

Une autre réalité, plus silencieuse et sans doute plus dangereuse, est en train de prendre forme: les groupes armés ne cherchent plus seulement à contrôler des quartiers, ils semblent reproduire les mécanismes mêmes de l’État.

Il faut cesser de se mentir. Le problème haïtien n’est plus seulement celui de la criminalité armée. Ce qui se construit sous nos yeux, c’est l’ébauche d’un pouvoir parallèle qui emprunte les codes de l’État pour mieux le supplanter. Des témoignages évoquent même des pratiques assimilables à une fiscalité foncière et à une administration territoriale informelle. Ces faits doivent être établis par des enquêtes sérieuses, mais leur multiplication révèle une dynamique politique inquiétante: la substitution progressive des institutions républicaines par des structures armées.

Dans plusieurs zones du pays, ce n’est plus l’État qui décide: ce sont les hommes armés. Ils font la loi, rendent une forme de «justice», punissent, taxent et organisent l’espace social. Voilà la réalité brutale.

Chaque poste de péage illégal est un bureau de perception clandestin. Chaque «taxe» imposée aux habitants est un impôt de la peur. Chaque règle de conduite dictée par un chef de gang est un décret non écrit. Nous ne sommes plus seulement face à une insécurité; nous sommes face à une concurrence directe à la souveraineté de l’État.

Le plus inquiétant est la subtilité du processus. Un État ne disparaît pas toujours dans un fracas révolutionnaire. Il peut mourir lentement, lorsque ses fonctions essentielles, sécurité, justice, fiscalité, administration, sont exercées plus efficacement, ou plus de façon contraignante, par d’autres acteurs. En Haïti, cette mutation avance à pas feutrés, portée par la terreur mais aussi par l’absence prolongée des institutions publiques. Sans que ceux qui se disent chercheurs ou intellectuels ne s’en rendent compte. Ou du moins sans qu’ils n’en parlent pour des raisons inavouables et inavouées.

On objectera que les gangs n’ont ni constitution, ni drapeau, ni reconnaissance internationale officielle. Certes. Mais l’histoire montre qu’un pouvoir devient réel bien avant d’être légal.

Alors parler de la «République de Viv Ansanm», je le reconnais, est choquant. Mais l’expression mérite d’être dite a haute et intelligible voix, comme un avertissement. Elle ne décrit pas un État constitué; elle décrit le risque d’un pays où une coalition de groupes armés acquiert progressivement les attributs essentiels du pouvoir: territoire, fiscalité, coercition et contrôle social.

Le danger n’est pas seulement sécuritaire. Il est civilisationnel. Une génération entière risque de grandir dans des quartiers où l’autorité légitime n’est plus incarnée par le policier, le juge ou le maire, mais par le chef armé du secteur. Lorsque l’enfant apprend que la loi vient d’un fusil plutôt que d’une institution, c’est l’idée même de République qui s’effondre.

Les discours officiels sur une amélioration de la situation sécuritaire paraissent alors terriblement déconnectés de ce que vivent de nombreux habitants. On ne peut pas proclamer le retour de l’État pendant que, dans certaines zones, d’autres structures imposent leurs taxes, leurs règles et leur ordre.

La vraie question n’est plus: «Les gangs sont-ils puissants» Elle est: «Jusqu’à quel point leur laisserons-nous exercer les fonctions de l’État sans réagir?»

Car le silence sur cette mutation est déjà une forme de capitulation intellectuelle. Et un pays qui refuse de reconnaître qu’un pouvoir parallèle est en train de s’installer risque de se réveiller un jour avec une République réduite à ses symboles, tandis que le pouvoir réel aura basculé du côté des bandits… de toute façon le pouvoir était déjà aux mains des bandits que nous appelons soigneusement leaders politiques ou directeurs d’opinions

Reconquérir les quartiers sera une victoire militaire. Reconquérir la confiance des citoyens sera une victoire républicaine. Cette seconde bataille qui décidera, au final, si Haïti préservera sa souveraineté et sa fierté historique.

Car si nous décidons de ne rien changer, alors vraiment, rien ne changera…
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