Maman, lumière sous les balles et reine sans Royaume

Le dernier dimanche de mai, en Haïti, résonne d’habitude comme une mélodie d’amour, un chant de gratitude murmuré au creux du cœur des enfants pour celle qui les a portés. La fête des Mères, ce moment sacré, ce souffle tendre où l’on s’habille en rose ou en rouge pour aller dire à maman combien elle est précieuse… Mais cette année encore, les fleurs ont du mal à s’ouvrir au bord de la mer, et le chant de Mars est couvert par le crépitement des armes.
Comment fêter maman quand Port-au-Prince pleure ? Quand les routes sont fermées par la peur, quand les ponts qui mènent à la tendresse sont gardés par l’insécurité ? La plage de Montrouis, les allées du Champ de Mars, ces lieux de retrouvailles devenus silencieux, presque maudits, interdits aux pas des enfants désireux d’embrasser leur reine, leur racine, leur lumière. Comment dire “Bonne fête maman” quand les armes dictent les lois du jour ? Quand la peur a remplacé les fleurs, quand le rouge des robes a cédé sa place au rouge du sang versé ? Comment consoler une mère qui n’a plus personne à serrer ? Comment lui parler de fête quand elle n’a plus de voix pour chanter, plus de bras pour étreindre, plus de maison pour accueillir ?
Comment offrir un poème à une mère dont la maison a été brûlée ? Comment allumer une bougie sans craindre que le feu n’attire l’enfer ? Et ces enfants qui, chaque année, préparaient une surprise… Où sont-ils ? Enlevés ? Exilés ? Morts ? Comment célébrer quand chaque bruit de motocyclette devient une menace ? Quand chaque coin de rue devient une embuscade ? Quand même les églises, ces refuges d’autrefois, tremblent devant la folie des hommes ? Peut-on encore espérer ? Peut-on encore aimer ? Peut-on encore rêver à un lendemain où la fête des Mères ne serait plus un cri étouffé mais un chant d’allégresse .
Et pourtant…
Dans les quartiers verrouillés, dans les maisons barricadées, la fête bat son plein autrement. Elle ne se vit pas sur Instagram, elle ne crie pas dans les rues, mais elle murmure, dans le regard d’un fils qui tend un fruit, dans les bras d’une fille qui coiffe sa maman, dans la prière d’un enfant qui remercie Dieu d’avoir encore sa mère en vie. C’est une fête qui se glisse dans les gestes simples, dans un sourire volé au chaos, dans un “maman m renmen w” écrit sur une feuille de cahier froissée.
Maman d’Haïti, femme-pilier, femme-courage, femme-miracle… Tu élèves tes enfants avec rien, tu les protèges avec tout. Même quand les rues deviennent zones rouges, toi, tu restes feu vert d’amour dans le foyer. Tu n’as pas besoin de plage ni de restaurant, tu fais de la cuisine au charbon un banquet royal. Tu fais de ton silence une chanson de paix. Tu es fête, même sans tambour.
Ce dimanche, la nation ne peut pas marcher jusqu’à toi. Alors, c’est toi qu’on entend marcher dans nos cœurs, forte, droite, fière. Malgré les balles, malgré l’incertitude, tu es là, debout, et ton regard brave les ténèbres.
Bonne fête, maman. Même si le pays s’effondre, tu restes l’édifice qui tient nos âmes debout. Et nous jurons, malgré tout, de t’aimer plus fort que les rafales, de te célébrer au-delà des barrières, jusqu’à ce que la paix revienne et que nous puissions de nouveau courir, bras ouverts, vers toi, au bord de la mer.
Me Jean Ronald PACHOUTE, avocat chercheur, Maitre en Politiques Publiques, Spécialiste en Droit Electoral

