Entre gouverner par le chaos ou refonder l’État, Haïti doit se positionner

Mon Intime Conviction
Par Jean Mapou
En Haïti, le banditisme n’est plus un simple fait divers sécuritaire. Il est devenu une structure. Une mécanique. Un mode de régulation implicite d’un système politique en crise. Continuer à le réduire à une dérive criminelle ou à une fatalité sociale relève désormais de l’aveuglement, ou simplement de la mauvaise foi.
Car enfin, que voyons-nous? Des groupes armés qui contrôlent des territoires, imposent leur loi, prélèvent des taxes informelles et dictent le rythme de la vie économique. Mais ces acteurs ne sont pas nés dans un vide. Ils prospèrent dans un écosystème politique qui, depuis des décennies, tolère, instrumentalise et recycle la violence.
Le problème d’Haïti n’est pas l’absence d’État. C’est sa capture.
Un État fragmenté, privatisé, utilisé comme un instrument au service d’intérêts particuliers plutôt que du bien commun. Dans un tel contexte, la sécurité cesse d’être un droit pour devenir un privilège. Et lorsque l’État abdique sa fonction première, protéger, d’autres acteurs prennent le relais, par la force.
Le philosophe José Ortega y Gasset l’avait pressenti: lorsque la parole politique perd toute crédibilité, la violence devient le langage dominant. En Haïti, ce basculement est déjà consommé. Les armes parlent là où les institutions se sont tues.
Mais il serait trop simple de limiter l’analyse à une faillite interne. La crise haïtienne s’inscrit aussi dans une économie globale de l’insécurité. Un système dans lequel le chaos n’est pas seulement subi, il est aussi rentable.
Comme l’ont montré Naomi Klein et Mark Duffield, les crises prolongées alimentent des marchés puissants: armement, sécurité privée, intervention humanitaire. Haïti, sans produire une seule arme, est pourtant saturé d’armements. Cherchez l’erreur.
Dans cette logique, l’insécurité devient une ressource. Elle justifie des contrats, alimente des flux financiers, entretient une dépendance internationale. Elle produit même une forme de stabilité perverse: un désordre suffisamment contrôlé pour ne jamais disparaître complètement.
Et au cœur de ce système, il y a une réalité brutale: toutes les vies ne se valent pas. La réflexion de Achille Mbembe sur la nécropolitique éclaire tragiquement le cas haïtien. Certaines populations, celles des quartiers populaires, sont exposées, en permanence, à la violence, comme si leur insécurité était devenue normale, presque acceptable.
C’est là que réside le scandale. Car pendant que l’on débat de solutions sécuritaires, on évite soigneusement la question essentielle: à qui profite réellement le chaos ? À qui sert un État faible, une société fragmentée, une population maintenue dans la peur?
La réponse dérange. Elle implique des élites locales, qui trouvent dans l’instabilité un moyen de conserver leur pouvoir. Elle implique aussi des acteurs internationaux, pour qui Haïti représente un marché, un laboratoire ou un espace de gestion de crise.
Dans ces conditions, croire qu’une réponse strictement policière ou militaire suffira à résoudre le problème relève de l’illusion. On ne combat pas un système avec des opérations ponctuelles. On ne démantèle pas une économie de la violence sans en attaquer les fondements.
La véritable question est donc politique: Haïti veut-elle continuer à être gouvernée par le chaos, ou est-elle prête à refonder son État?
Refonder, cela signifie rompre avec la logique de prédation. Reconstruire la légitimité des institutions. Rétablir la sécurité comme un droit universel, et non comme un privilège marchandisé. Cela implique aussi de repenser les rapports avec l’international, en refusant d’être cantonné au rôle de périphérie instable dans un système global inégal.
Le défi est immense. Mais l’alternative est claire : soit la violence continue d’être fonctionnelle au système, soit elle devient politiquement inacceptable.
Et tant que cette rupture ne sera pas engagée, le banditisme ne disparaîtra pas. Il continuera, implacablement, à révéler ce que beaucoup refusent encore d’admettre: en Haïti, le désordre n’est pas un accident. C’est un mode de gouvernance.

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