
Par Clément II BENOÎT
Il est de ces souvenirs d’enfance qui habitent jusqu’au vertige. S’ils partent certaines fois, c’est pour revenir avec de meilleures couleurs pour repeindre nos vies. L’enfance, l’âge de toutes les folies, l’âge où l’on aspirait à des soleils verts et des arbres blancs. Quand j’étais enfant, je ne résumais pas ma folie à compter le long cortège des hirondelles et les gouttes de pluie. Je savais aussi m’accrocher à la joie des autres. La fin du mois de juillet était, en ce sens, mon temps de prédilection. C’était le moment idéal pour un enfant candide de se requinquer l’esprit. Ce que je vivais à l’avenue Christophe me rappelait la fête de la Plaine du Nord dédiée à Saint- Jacques Majeur où des milliers de pèlerins passaient avec des tables, des chaises, des lits et même des chaudières. À cette époque j’habitais chez Desrosiers Bessard (Aprè n a byen) de regretté mémoire, sur la Nationale #1 au numéro 2765.
J’habite aujourd’hui encore l’avenue Christophe, dans une petite maison qui m’a toujours permis de bien nourrir ma curiosité dans le va et vient des usagers de Carrefour-Feuilles et le fourmillement des passants trop affairés. Depuis tantôt 15 ans, je suis là, rêveur impénitent, à regarder tout ce qui bouge et à épier les moindres détails des jours qui ne ressembleront point. Je revivais, il y a peu, l’expérience de ce moment de grande humanité, avec ces marcheurs infatigables en quête d’une réponse à leurs prières Séculaires.
Quand je regardais, hier après-midi, les gens de carrefour-Feuilles entrain de fuir leurs maisons, j’ai eu le cœur découpé. Ce quartier qui m’a toujours bercé de tendresse porte aujourd’hui la marque des blessures profondes qui ne se cicatriseront pas de sitôt. Des enfants éberlués et peureux. Des femmes au regard troué de toutes les peines du monde. L’odeur du sang frais sur des corps d’hommes et de femmes plus que jamais assoiffés de repos. Spectacle pitoyable. Ici, le gouffre est à deux pas et la mort à portée de tête. Tout le monde tente d’échapper aux balles assassines des Caïds écervelés qui se battent contre tout.
Ce quartier m’a toujours habité, m’a aussi laissé le soin de l’habiter en retour, puisque je fais une partie de ma scolarité au Collège Roussan Camille. Ce Collège baptisé du nom du fameux poète qui a écrit Nedje se trouvant entre deux quartiers, Bas peu de chose et Carrefour-Feuilles.
Je me rendais tous les vendredis et dimanches à Carrefour-Feuiles; tous les vendredis avec mes camarades de classe et les dimanches chez une tante dénommée Marie Josée Romain (Tante Jojo), j’aimais tellement Tante Jojo je ne pouvais pas passer un dimanche sans aller la voir.
Là, je parle de mon adolescence et entre temps, j’ai grandi et je suis retourné à Carrefour-Feuilles, non pas avec mes camarade ni pour renouveler mes sentiments pour Tatie Jojo, elle n’était plus au pays. Je m’y rendais religieusement pour voir l’immense écrivain et grand ami Gary Victor ou Pierre Clitandre, l’auteur du fameux roman « Cathédrale du mois d’Août ». Rendre visite à Pierre Clitandre a été une énorme découverte. Entre le peintre, le critique littéraire, le romancier et le critique d’art, il y a aussi l’opérateur culturel, l’homme qui a fondé avec ses ongles la Bibliothèque du Soleil. J’ai toujours adoré la passion de Clitandre pour son quartier comme moi qui, fou de ma ville natale, Limbé, malheureusement, peine encore et toujours à avoir un quartier préféré à Port- au-Prince.
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Carrefour- Feuilles ne doit pas disparaître comme Martissant, Mayotte, Torcell, Canaan etc….les jeunes de Carrefour-Feuilles n’ont pas besoin d’une miette mais plutôt de retourner chez eux en toute tranquilité.
Carrefour-Feuilles, mon amour, parle-moi de tout, de tes petites histoires sans fins, dis-moi un mot nouveau, une parole inédite, un poème en fleuve au bord du bon vieux temps, fais-moi la promesse de ne pas mourir. Tu dois rester debout. Carrefour- Feuilles, je garde de toi de très beaux souvenirs, tu es en moi, tu m’habites au même rythme que le jour de ma première communion. J’aimerais t’habiter encore plus, dis-moi que tes fils et filles connaitront de meilleurs. Je te promets toute ma fidelité et de retourner à tes pieds pour te dire que je t’aime toujours. Sache que plus que jamais je suis et serai à tes côtés.

L’écrivain Clément II BENOIT
