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Entre escalade et menace à la souveraineté nationale, les salvadoriens peuvent offrir un ennemi commun et rapprocher les haïtiens divisés

Mon Intime Conviction

Par jean Mapou

La disparition de quatre militaires salvadoriens, les incertitudes entourant la récupération de dépouilles présumées et les menaces d’intensification des opérations en Haïti font planer le risque d’une nouvelle escalade. Mais cette crise pourrait aussi produire un effet politique inattendu: rapprocher des Haïtiens divisés autour d’un impératif commun, celui de défendre la souveraineté nationale et d’exiger que la sécurité ne se construise pas au détriment de la dignité humaine.

Entre escalade et menace à la souveraineté nationale, les salvadoriens peuvent offrir un ennemi commun et rapprocher les haïtiens divisés

Lorsqu’un ami m’avait annoncé qu’un gang détenait des étrangers dans la plaine du cul-de-sac, par prudence intellectuelle, je prenais un recul. Et lorsque la nouvelle venait d’être confirmée et que les premières opérations furent lancées, mon instinct de positif me disait que c’était peut-être un déclic de quelque chose de plus grand. Qu’en sais-je? Mais les réactions aux opérations de la FRG et aux propos menaçants de Nayib Bukele ont soulevé une profonde interrogation dans mon for intérieur.

Et si la présence salvadorienne en Haïti finissait par produire l’effet inverse de celui recherché?

Alors que quatre militaires salvadoriens restent portés disparus après l’attaque survenue à Santo (Croix-des-Bouquets), les incertitudes entourant cette affaire et les inquiétudes suscitées par les opérations de la Force de répression des gangs (FRG) placent le pays devant une question politique majeure: cette crise peut-elle devenir le catalyseur d’une union nationale longtemps attendue?

Union pour défendre l’intégrité du territoire national en commençant par éliminer les gangs qui représentent une menace pour cette intégrité.

Le 24 octobre, l’organisation humanitaire Hero Client Rescue a récupéré des dépouilles présumées, mais le président salvadorien Nayib Bukele a contesté leurs identités. En l’absence d’une identification formelle, le mystère demeure. Pourtant, les déclarations offensives du dirigeant salvadorien et les inquiétudes entourant les opérations sécuritaires contribuent déjà à tendre davantage une situation explosive.

La première exigence reste la vérité. Où sont les quatre militaires? Que s’est-il réellement passé à Santo? Quel est le bilan des opérations menées depuis leur disparition? Tant que ces questions resteront sans réponse claire, les spéculations prospéreront et la confiance dans la conduite de la mission continuera de s’éroder.

Mais au-delà de cette affaire, c’est la place d’Haïti dans les décisions qui concernent son propre territoire qui est en jeu.

Bukele, un facteur de division ou le révélateur d’une cause commune

Nul ne peut contester la légitimité des recherches engagées pour retrouver les militaires disparus. Toutefois, cette légitimité ne saurait autoriser des opérations sans limites ni dispenser Bukele de ses responsabilités face au droit international et de son devoir de respect envers Haïti, une nation souveraine.

Le problème est aussi politique. Dans un pays où les divisions entre dirigeants, partis, institutions et secteurs de la société paralysent trop souvent toute réponse collective, la perception d’une souveraineté menacée pourrait devenir un puissant facteur de rapprochement.

Les Salvadoriens pourraient ainsi, paradoxalement, offrir à des acteurs haïtiens divisés un ennemi commun. Non pas parce que le peuple salvadorien serait l’ennemi d’Haïti, ni parce que tous les militaires déployés seraient nécessairement animés d’intentions hostiles, mais parce qu’une intervention perçue comme excessive ou insuffisamment encadrée sur le plan diplomatique peut susciter un rejet dépassant les clivages politiques habituels.

C’est là tout le paradoxe: une mission présentée comme une réponse à l’effondrement sécuritaire pourrait contribuer à faire émerger une autre préoccupation collective, celle de la maîtrise nationale des décisions prises au nom de la sécurité.

MINISTAH, à travers le choléra, a failli offrir cette opportunité aux haïtiens. Mais les clivages politiques en avaient pris les avantages.

De l’indignation à l’union: le véritable défi haïtien

L’histoire haïtienne rappelle que la défense de la souveraineté peut constituer un puissant ressort de mobilisation. Mais un ennemi commun ne suffit pas, à lui seul, à construire une union durable. Il peut rapprocher momentanément des adversaires sans effacer leurs divergences, leurs ambitions personnelles ni leurs responsabilités dans la crise actuelle.

Une véritable convergence nationale devrait donc dépasser les discours contre l’ingérence étrangère. Elle devrait reposer sur des exigences précises: la transparence des opérations, la clarification documentée des vraies intentions de Bukele, la protection effective des civils, la responsabilité des autorités haïtiennes et la mise en place d’une stratégie de sécurité capable de rétablir durablement l’autorité de l’État.

Il serait trop facile de dénoncer aujourd’hui les risques liés à la présence étrangère sans interroger les défaillances internes qui ont rendu cette présence nécessaire. La souveraineté ne se défend pas uniquement par des déclarations indignées. Elle se construit aussi par des institutions responsables, une gouvernance crédible et la capacité de l’État à protéger ses citoyens.

C’est précisément sur ce terrain que les dirigeants haïtiens seront jugés. S’ils se servent de cette crise pour alimenter des rivalités supplémentaires, l’occasion sera perdue.

La souveraineté ne doit pas devenir un slogan. Nayib Bukele défend les intérêts de son pays aux haïtiens de défendre les leurs.

Aucune puissance étrangère ne devrait pouvoir imposer sa volonté au mépris du sort de la population locale. Mais aucune autorité haïtienne ne peut non plus invoquer la souveraineté pour dissimuler son incapacité à gouverner

L’enjeu n’est donc pas de désigner indistinctement les Salvadoriens comme des ennemis. Il est de prévenir toute dérive, d’établir les faits et de rappeler que la lutte contre les gangs ne saurait justifier l’abandon des droits fondamentaux.

Si la disparition des salvadoriens peut offrir à Haïti un ennemi commun, cet ennemi ne devrait pas être un peuple étranger, mais tout ce qui menace la vie des citoyens, affaiblit les institutions et prive la nation de sa capacité à décider de son avenir.

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