Quand l’État abandonne jusqu’à l’esprit des fêtes

Mon Intime Conviction
Par Jean Mapou
À Port-au-Prince, Noël n’est plus une fête. Il est devenu un silence. Un silence pesant, fait de peur, de privations et de résignation. Dans une capitale livrée à l’insécurité et à l’effondrement économique, l’absence de décorations et de réjouissances n’est pas un simple détail saisonnier: elle est le symptôme visible d’un État défaillant et d’une société épuisée.
Depuis plusieurs années, la crise sécuritaire s’installe, s’enracine et se banalise. Les violences armées, les déplacements forcés, la fermeture progressive de l’espace public et l’explosion du coût de la vie ont relégué les traditions de fin d’année au rang de luxe inaccessible. Noël, jadis moment de cohésion sociale et de répit collectif, est aujourd’hui étouffé par l’angoisse quotidienne de survivre.
Dans les quartiers de Port-au-Prince, la nuit tombe désormais à 18 heures, non par respect d’un rythme naturel, mais par peur. Les rues se vident, les activités cessent, la vie sociale se contracte. Ce repli généralisé n’est pas un choix culturel: il est imposé par l’insécurité et l’absence de réponse publique crédible. Lorsque des citoyens expliquent, [comme a dit l’autre : «Malere malerez pa nan fet»] qu’«il n’y a plus de fête», ils expriment bien plus qu’une nostalgie: ils dressent un constat d’échec.
L’échec d’un État incapable de garantir la sécurité minimale de sa population. L’échec d’une gouvernance qui laisse les plus vulnérables, déplacés internes, petits commerçants, travailleurs informels, porter seuls le poids d’une crise qu’ils n’ont pas créée. Comment parler de célébration lorsque des milliers de familles vivent d’hébergement en hébergement, sans certitude pour le lendemain, sans revenus stables, parfois sans même un repas par jour?
Noël agit ici comme un révélateur brutal. Il met à nu l’effritement du lien social et l’érosion des repères collectifs. Autrefois, les sapins, les marchés animés et l’excitation des enfants symbolisaient une continuité, une promesse de normalité malgré les difficultés. Aujourd’hui, cette normalité a disparu, emportée par la violence et l’appauvrissement massif.
Certains s’accrochent encore à l’idée de solidarité et de partage. Cet attachement est honorable, mais il ne doit pas servir d’alibi à l’inaction des responsables publics. La résilience ne peut être une politique. L’espoir, à lui seul, ne remplace ni la sécurité, ni l’emploi, ni les services sociaux de base.
À Port-au-Prince, l’absence de Noël n’est pas une fatalité culturelle: elle est le résultat de choix politiques, de renoncements institutionnels et d’une incapacité persistante à restaurer l’autorité de l’État. Tant que la peur dominera l’espace public et que la pauvreté continuera de s’étendre, les fêtes resteront vides de sens.
Ce Noël étouffé n’est pas seulement une tristesse passagère. Il est un avertissement. Celui d’un pays où même les moments symboliques de rassemblement disparaissent, laissant place à une société fragmentée, lassée d’attendre, et dangereusement habituée à l’abandon.
Mon Intime Conviction

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