
L’un des facteurs ayant conduit le pays aujourd’hui à cette crise sans précédent réside dans l’incapacité des élites politiques à dépasser leurs antagonismes, ancrés dans une avidité sans bornes pour le pouvoir. Frédéric Marcelin, moraliste, fin observateur des mœurs de nos élites, historiquement peu soucieuses de remplir leur vocation d’hommes ou de femmes d’Etat, prêchait malheureusement dans le désert dès le 19e siècle. Dans une vaine tentative d’exorciser probablement son traumatisme face aux luttes sanglantes pour le pouvoir dans la “société des baïonnettes et des épaulettes” et d’exhorter à un changement de comportement ou de paradigme dans nos affaires politiques, il a lancé ces remarques pertinentes qui malheureusement résonnent tout au cours de cette période contemporaine de crises cycliques successives majeures et particulièrement dans la conjoncture actuelle: “Si les Haïtiens, quelle que soit la nuance de leur peau, quelle que soit leur couleur politique, pouvaient s’entendre, avant deux ans la face de leur pays serait changée.” Hélas!
Cette manie de toujours vouloir garder à tout prix le pouvoir constitue un poison létal à tout effort de résolution de la crise socio-politique dans la présente conjoncture. À un moment où le pays traverse une crise existentielle sans précédent due au cumul de conjonctures de crises non ou mal résolues ayant dégénéré en crise systémique, beaucoup d’acteurs politiques ne trouvent mieux à faire que de s’adonner diaboliquement au rituel cynique de la lutte politicienne exclusive pour le pouvoir. Jacques Roumain, dans Gouverneurs de la rosée, par l’organe de la vieille Délira Délivrance, ne s’était-il pas lamenté: “ Nous mourrons tous: les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants”. Oui, si rien ne change, nous mourrons tous: les écoliers, les politiciens, les pseudo révolutionnaires, les anarchistes, les infirmiers/ères, les prêtres, les gangs, les hougans, les pasteurs, les femmes, les enfants, les artistes, les peintres, les madan sara, les artisans, les médecins, les éboueurs. Mais ce pays ne peut pas mourir. Ce pays ne doit pas mourir. C’est ce que croyait en tout cas Jacques Stephen Alexis, écrivain devenu martyr l’espace d’un cillement, qu’un “pays qui a produit Jacques Roumain ne peut pas mourir.” Il nous faut certainement une forte dose de réalisme merveilleux pour rester debout face à la réalité sordide. Merci Compère Général Alexis.
Comment s’obstiner à ne pas comprendre qu’Haïti se trouve dans une phase terminale et qu’il nous faut toute notre ingéniosité pour espérer recommencer à sortir de l’abîme infernal dans lequel nous sommes tous plongés? Souffrions-nous réellement, comme le soutient un certain postulat raciste, d’un manque de chromosomes nous prédisposant à une incapacité maladive à nous prendre en charge et construire un Etat de droit moderne favorisant l’éclosion d’une société tournée vers le progrès, la justice sociale, la paix? Les jouissances momentanées du pouvoir dans ce champs de ruine qu’est devenue Port-au-Prince, capitale ensanglantée de douleur inouïe, surpassent-elles la nécessité d’adresser les souffrances de tout un peuple, les intérêts vitaux d’une nation en agonie, les symboles immémoriaux de cette terre de la liberté aujourd’hui souillés par les personnages les plus vils ou vulgaires, haïtiens ou étrangers de tout poil ou de tout acabit?
Il est clair qu’aucun individu ni aucun secteur ne peut à lui tout seul aider le pays à sortir de la crise. Il n’existe pas non plus d’alternatives qui constituent une sorte de panacée pour faire cesser la violence, restaurer l’autorité de l’Etat et établir la paix au cœur des “territoires perdus” et sur toute l’étendue de l’espace national. L’option du Conseil présidentiel en ce sens est imparfaite, mais elle représente un brin d’espoir pour nous aider à commencer à adresser la situation. Les acteurs qui le composent sont issus certes en grande partie des éléments de la classe politique traditionnelle, mais il dérive d’un processus de négociation impliquant un large éventail de structures actives sur l’échiquier politique. Les flèches lancées à la CARICOM? Ce n’est certainement pas la faute de la CARICOM qui certainement n’a pas réclamé en tout premier lieu à mettre le nez dans nos affaires internes. Notre inaptitude à construire de véritables compromis nous a conduit sur ce sentier de la honte et du déshonneur. Faibles en compromis. Maîtres en compromissions. Apprenons à tirer des leçons au lieu de jouer à la démagogie et à toute posture nationaliste qui ne trompe plus personne.
Les critiques provenant de la population en ce qui concerne dans un premier temps les querelles au sein du CP, notamment pour sa présidence, le jeu de chaises musicales dans la nomination des représentants et la lenteur du processus compte tenu de l’urgence, sont en fait fort valides et constructives. Mais les autres tentatives pour le discréditer à tout prix, venant surtout d’ “entrepreneurs politiciens” blanchis sur le harnais, faisant miroiter l’option de la Cour de Cassation ( non problématique en soi) comme la solution miracle à l’image de ces vendeurs de médicaments qui ont l’habitude de peupler nos transports publics, sont le produit de l’imagination dangereuse d’hommes et de femmes politiques assoiffés de pouvoir quitte à laisser périr la nation. D’un autre côté, les propositions populistes ou extrémistes, portées par des acteurs qui instrumentalisent la violence et la destruction, représentent absolument le cap à ne pas franchir.

Wendy Joseph Alliance, Expert en Science Politique et médiation de conflits

